lundi 21 mai 2012

Mauvais gestes

Dans son dernier album, Kisses on the bottom, Paul McCartney nous gratifie de deux chansons inédites dont My Valentine, un morceau dense, intemporel, épuré, qui oblige à la rêverie. Après 40 ans de carrière, le talent du maître semble inoxydable.  Mais c'est autour du clip que se crée la polémique. Vu plus de 3 millions de fois, il montre Natalie Portman et Johnny Depp interpréter les paroles de My Valentine dans la langue des signes. 


Filmées en noir et blanc, savamment éclairées, les deux stars jouent le naturel cru.
Robe sobre et bras nus, Natalie Portman occupe l'écran par sa beauté. La langue des signes ajoute à sa grâce.
Johnny « Guitare » Depp, lui, semble sorti d'un week-end prolongé à la campagne, sans eau ni électricité. Il est assis en tailleur, il porte des bagues en tête de mort et accomplit ses gestes avec la sérénité d'un chef indien.

Alors qu'y a-t-il de raté dans cette vidéo ?
En Angleterre, la British Deaf Association (l'association des sourds britanniques) relève de nombreuses erreurs dans la traduction des paroles. Ainsi, Natalie Portman dit « tampon » au lieu de « apparaître » et le « Valentine » de Johnny Depp ressemble fort au mot «ennemi». Du pain béni pour la presse people, toujours prompte à se gausser.

Mais pourquoi ces erreurs, alors que le texte est court, que les paroles sont simples et que le tout est dirigé par McCartney en personne ?
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la langue des signes n'est pas universelle, elle diffère selon les pays. Sa particularité, justement, est d'être extrêmement vivante au sein d'une communauté réduite qui ne cesse de l'adapter et de l'enrichir au gré de sa culture et de ses besoins.
Ainsi, au sein d'une même famille qui utilise la langue des signes, on s'invente des « mots-gestes » qui ne sont compréhensibles qu'en interne. Il existe même des patois en langue des signes.

Soupçonner un artiste d'utiliser la langue des signes dans un clip parce que ça fait joli et branché, c'est déjà arrivé

Dans le cas de My Valentine, il y a confusion entre la langue des signes anglaise et la langue des signes américaine. Pour son clip, l'ancien membre des Beatles a choisi celle que l'on pratique aux Etats-Unis, semant le trouble chez les fans anglais.

Pour autant, la British Deaf Association se félicite de cette initiative. Elle met en lumière la confusion que font tous les valides sur l'universalité de la langue des signes alors qu'il en existe des milliers. L'association rappelle que chacune d'entre elles est une langue à part entière avec sa grammaire, sa syntaxe et son vocabulaire. C'est une langue qui s'adresse non seulement aux sourds mais aussi à leurs locuteurs : la famille, les proches, les interprètes, les traducteurs.

On comprend que le sujet soit sensible. Soupçonner un artiste d'utiliser la langue des signes dans un clip parce que ça fait joli et branché, c'est déjà arrivé. Si en plus, ladite langue est massacrée, les critiques ne manquent pas de fuser. En 1997, bien avant Internet et sa machine à buzz, le clip de « Savoir aimer », interprété par Florent Pagny, avait fait couler pas mal d'encre.
La presse avait reproché au chanteur de parler une langue des signes très approximative et de l'utiliser à des fins purement esthétiques.

Nicolas Roiret
pour Translateo

Liens :

Paul McCartney – My Valentine


Florent Pagny – Savoir aimer


Europa Traduction fait peau neuve !!!

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vendredi 4 mai 2012

Pénurie de traducteurs


The english piège

Dans une note adressée aux gouvernements de l'Union, le Parlement Européen lance un cri d'alarme : nous peinons à recruter des interprètes et des traducteurs... anglais. Le Parlement incite  même l'Angleterre à redoubler d'effort pour améliorer ses filières linguistiques et ne plus se satisfaire de son statut de « global language ».
Ainsi, ce pays est victime d'un effet pervers : il s'isole du monde parce que sa langue maternelle est adoptée par tout le monde. Pour comprendre le mécanisme, il faut revenir 30 ans en arrière.

En posant ses griffes coloniales sur le monde, l'Angleterre a rendu sa langue universelle. On parle et on chante en anglais sur les 5 continents. Avec quelques mots de vocabulaire, vous pouvez commander une bière ou demander votre route à n'importe quel être humain sous toutes les latitudes. L'anglais s'immisce dans les langues étrangères aussi sûrement que l'humidité imprègne des draps. Cette suprématie, voire cette hégémonie linguistique, pousse Margaret Thatcher a prendre une fâcheuse décision. Nous sommes dans les années 70. Le Mur sépare toujours l'Ouest de l'Est, l'Europe se structure, la Chine dort encore. La Dame de Fer mise alors sur l'anglais et juste l'anglais. A l'école, les langues étrangères deviennent facultatives, les cours se vident, les vocations se raréfient, les programmes d'échanges linguistiques sont stoppés, le pays se recroqueville sur lui même.

« Le monolinguisme nous rend vulnérables, à cause de lui les Anglais sont dépendants de la compétence et de la bonne volonté des autres »


A la fin des années 90, les autorités britanniques prennent la mesure du désastre. La mondialisation a redistribué les cartes. L'Angleterre, comme les autres
pays, doit aujourd'hui traiter avec l'ensemble de la planète. Il apparaît alors évident que si l'autre parle ma langue, je dois faire l'effort de parler la sienne. Il faut revenir aux fondamentaux : la notion même de l'échange commence par celui de la langue.
En mai 2000, le rapport de la commission NUFFIELD, relayé par la presse populaire, frappe l'opinion publique.  « English is not enough dit ce rapport remis à la Chambre des Lords, le monolinguisme nous rend vulnérable, à cause de lui nous sommes dépendants de la compétence et de la bonne volonté des autres. Ne parler qu'en anglais est synonyme de rigidité et d'arrogance. Il faut que cela cesse ».

Depuis 2003, les cours de langues étrangères ont été rétablis au collège. Mais cela ne concerne que 60 % des établissements. Le pays manque cruellement de professeurs de langue, qu'il faut également former. Ce chantier de reconstruction est long car il s'inscrit dans le temps. Toutefois, la pénurie de traducteurs anglais au sein du Parlement Européen devrait bientôt s'infléchir. 
En attendant 65 % des Anglais avouent ne parler qu'une seule langue. C'est le record en Europe où la moyenne se situe à 44 % (49 pour la France).

A moins de trois mois des Jeux Olympiques de Londres, qui vont faire de leur pays le centre du monde, les Anglais devraient méditer cette phrase du cinéaste italien Frederico Fellini : « Une autre langue est une autre vision de la vie ».

Nicolas Roiret
pour Translateo


vendredi 13 avril 2012

French Tube pour l'éternité


Une chanson traduite dans une autre langue devient-elle une autre chanson ? Oui, à l'exception peut-être d'un chef-d'œuvre où la puissance de la mélodie et la limpidité du texte supportent toutes les variations. Dernier exemple en date, celui de la chanteuse colombienne Shakira. En juin dernier, à Paris-Bercy, elle offre à son public une version bilingue de Je l'aime à mourir, la chanson de Cabrel. L'osmose linguistique est quasi parfaite. Ce qui frappe, c'est que rien n'est perdu, ni le sens, ni l'émotion. La quiero a morir est Je l'aime à mourir. 
Mais si Shakira chante du Cabrel, cela n'a rien d'étonnant. Sortie en 1979, la chanson Je l'aime à mourir connaît un succès phénoménal... en France. Mais 11 ans plus tard, en 1998, Cabrel décide d'enregistrer un album en espagnol, Algo mas de amor, sur lequel figure La quiero a morir, qui à son tour va charmer le public hispanophone. En 20 ans, le morceau devient un standard en Amérique du Sud et est repris par de nombreux artistes, dont Shakira.

Les chansons françaises devenues tubes interplanétaires ne sont pas légion.
Si on se réfère au Real Book, la Bible du jazz, où sont recensés les standards, elles ne sont que 4 à y figurer : Les feuilles mortes (Autumn Leaves), La mer (Beyond The Sea), La vie en rose et Comme d'habitude (My Way).

Sortie en 1946 sur la bande originale d'un film de Marcel Carné, Les feuilles mortes devient un succès l'année d'après grâce à Jacques Douai, son premier interprète masculin. Le morceau est si efficace qu'une version allemande, puis une adaptation anglaise voient le jour. En 1949, Johnny Mercer l'adapte aux Etats-Unis pour en faire Autumn Leaves, une merveille de mélancolie reprise ensuite par les plus grands, de Nat King Cole à Keith Jarret en passant par Eric Clapton et Coldcut. 

Pour des versions approximatives, bricolées avec des bouts de ficelle et axées sur la roucoulade, il faut se tourner vers l'Asie
 
Toujours en 1946, Charles Trenet entonne La mer, chanson écrite lors d'un voyage en train en une vingtaine de minutes. Elle est si moderne, tellement swing, qu'en 1960, elle se mue en Beyond The Sea sous la plume de Jack Lawrence. Là encore, le jazz se l'accapare, mais pas seulement. Dans les années 80, George Benson en livre une version épurée grand public qui la démocratise un peu plus. Robbie Williams la chante sur la BO de Nemo, tandis que Wet Wet Wet et Rod Stewart la reprennent sans vraiment sortir des clous.

Et pourtant. Un standard est fait pour muter, se déformer, revêtir de nouveaux apparats. Dans les notes ou dans les mots.
Prenez La vie en rose. Au départ, il s'agit d'un cadeau. En 1947, Henri Contet, le parolier de Piaf, lui offre la chanson pour son anniversaire. Très vite, son optimisme, son ton enjoué et populaire tapent dans les oreilles des jazzmen. En 1950, Louis Armstrong la magnifie à la trompette et inaugure ainsi une longue liste de reprises, où se côtoient le meilleur comme le pire. En 1977, Grace Jones en fait un tube pour noctambules. En 2003, Jack Nicholson l'immortalise en anglais ET en français dans Tout peut arriver, le film de Nancy Meyers.  En 2006, la soprano Angela Georghiu la place à la hauteur d'une diva, très haut dans les octaves. Merveilleux.
Pour des versions approximatives, bricolées avec des bouts de ficelle et axées sur la roucoulade, il faut se tourner vers l'Asie, où cette chanson est cataloguée ultra-romantique car associée au Paris de tous les fantasmes.
Le Japonais Kenji Sawada, par exemple, la chante dans sa langue natale avec la même passion qu'un poulbot des faubourgs. Le Chinois Danny Chan, dont la version sur YouTube dure quatre minutes interminables, montre à quel point il est périlleux de s'attaquer à un monument, sans s'être préalablement entraîné. 

Écrivez une belle chanson et vous verrez rappliquer le talent. Dernier exemple en date, 1967, Comme d'habitude, signé entre autres par Claude François. Cette chanson s'inspire d'un chagrin amoureux et délivre un message universel, celui de l'amour érodé par le temps. Elle est adaptée en anglais par Paul Anka qui la fait connaître au monde entier. Mais c'est Franck Sinatra, crooner sans égal, qui achève de la rendre culte. En 1977, à l'apogée du punk, les Sex Pistols, qui la considèrent comme emblématique d'un monde mièvre, la reprennent dans une version superbement déglinguée. Un standard est une poupée que l'on habille comme on le souhaite.
En guise de générique de fin, je vous propose les Japonais Pecombo. Leur fox-trot enthousiaste calé sur une voix à la Jane Birkin vous fait hésiter entre l'abattement total et l’hystérie la plus complète. Pour le second degré, à chacun son curseur... Pour la petite anecdote, les droits de Comme d'habitude appartiennent aujourd'hui à Xavier Niel, le fondateur et dirigeant de Free...


Nicolas Roiret
pour Translateo
Liens YouTube :

Je l'aime à mourir (La quiero a morir)

Francis Cabrel - Je l'aime à mourir


Shakira – La quiero a morir


Les feuilles mortes (Autumn Leaves)

Nat King Cole – Autumn Leaves


Keith Jarret – Autumn Leaves.


Eric Clapton – Autumn Leaves


Coldcut – Autumn leaves  


La mer (Beyond The Sea)

Charles Trenet – La mer.


George Benson – Beyond the sea.


Robbie Williams – Beyond the sea


Wet Wet Wet – Beyond the sea


Rod Stewart – Beyond the sea


La vie en rose

Louis Armstrong – La vie en rose.


Grace Jones – La vie en rose


Jack Nicholson – La vie en rose


Angela Georghiu – La vie en rose


Kenji Sawada – La vie en rose


Danny Chan – La vie en rose


Comme d'habitude (My Way)

Claude François – Comme d'habitude


Franck Sinatra – My Way


Sex Pistols – My Way


Pecombo – Comme d'habitude.

mardi 10 avril 2012

La traduction du désespoir


« Bonjour à tous ! Urgent ! Pourriez-vous me traduire cette phrase ? ». Vous l'avez vous‑même constaté, ce genre de messages pullulent sur le Web. Ce qui fait sourire ou agace est l'utilisation du mot « urgent », qui donne à l'annonce un caractère désespéré.
Mais qu’y a-t-il de si grave pour que l'on demande la traduction d'un mot ou d'une phrase en urgence sur un forum ? 
Il y a d'abord les cancres. Les plus de 30 ans ne peuvent pas connaître, mais les écoliers d'aujourd'hui disposent d'un outil épatant pour faire leurs devoirs sans se fatiguer : Internet. Le latin semble très demandé, l'allemand également. Ainsi, Tramber bute sur « blouse de pharmacien »,  et  cherche de l'aide pour terminer un exercice. La réponse met moins d'une minute pour arriver... «  der Apothekerkittel ». Pinkigirl, elle, supplie qu'on lui traduise un texte d'Aragon en anglais et se justifie : « c'est un devoir à rendre pour demain, et comme je n'ai jamais aimé l'anglais, je fais appel à vous ». Malgré quelques réponses au ton réprobateur, sa requête est finalement satisfaite.

Viennent ensuite les amoureux, transis ou fâchés. Un besoin de traduction immédiate les saisit  lorsqu'ils lisent et relisent un message de l'être aimé sans pouvoir maîtriser les subtilités du texte.
Ilyasi85 a reçu un e-mail en arabe et s'interroge sur une phrase qu'elle livre en phonétique. On imagine sa mine déconfite en découvrant la traduction : « cesse de m'envoyer des messages, ils vont directement à la poubelle ».

De la même façon, on demande de l'aide, souvent sur des sites consacrés aux voyageurs, pour traduire un mot doux en mandarin, en wolof ou en turc. Raphaël est en vacances en Chine, il profite d'une connexion Internet à l'hôtel pour lancer sa requête : « Urgent ! Rendez-vous galant! Comment écrit-on « Je te veux. Je t'aime » en mandarin ? ». 

Cette traduction participative attire également les adeptes du tatouage. Pour des raisons identitaires, philosophiques ou purement esthétiques, certains ont choisi d'orner leur corps d'un mot ou d'une citation, censés les représenter tout au long de leur vie. Très tendance, le tatouage « textuel »  concerne surtout les filles, qui l’aiment sur la nuque, le poignet, ou mieux, à la verticale, le long de la colonne vertébrale.

Lorsqu'on demandera à Arnaud ce que son tatouage veut dire, il dira fièrement « c'est mon prénom en tibétain, je l'ai trouvé sur internet !»

Dans ce domaine, les peoples ont ouvert la voie et essuyé les plâtres.
Une faute d'orthographe, un mot oublié, un masculin qui devient féminin, un contresens, bref, tout ce qui peut pourrir votre tatouage doit faire l'objet de vérifications très poussées. Si vous voulez vous faire tatouer une pensée de Lao Tseu en version originale, oubliez Google Traduction. Peu après sa rencontre avec Madonna, Britney Spears s'était fait tatouer une formule en hébreu qu'elle a fait retirer au laser quelques mois plus tard, en apprenant que les mots étaient inscrits à l'envers et que la phrase souhaitée « le pouvoir de guérison » n'avait en fait aucun sens. 
Si elle avait consulté Internet, cette erreur aurait pu être évitée...

Les garçons sont quant à eux portés vers leur prénom. Ils apprécient qu'il soit traduit dans une langue étrangère, en caractères chinois, arabes, hébreux, thaïs, de quoi faire un beau tag dont ils sont les seuls à connaître la signification.
Arnaud souhaite se faire tatouer « arnaud » en tibétain. Ce prénom n'existe pas au pays du Dalaï-lama. Un internaute lui propose toutefois une transcription, « arno », qui, en idéogrammes empilés, forment un tatouage élégant. Et lorsqu'on demandera à Arnaud ce que son tatouage veut dire, il dira fièrement : « c'est mon prénom en tibétain, je l'ai trouvé sur internet !».
Après tout, je peux me faire tatouer Marcel en japonais et raconter partout qu'il s'agit du mot « éternité ». 
Cela dit, avec le Net, la vérité risque d'éclater au grand jour. Faby77 envoie la photo du dos d'un homme sur lequel figure un imposant tatouage.  « Urgent ! Que veut dire ce tatouage ? Mon mec me jure c'est son prénom, Jean-Christophe en indien, mais j'ai des doutes, aidez-moi SVP ».  
La réponse ne manque pas de sel : « Tes doutes sont fondés chère Faby, ton mec s'est fait tatouer « Force et honneur », la devise de la Légion Étrangère en sanskrit », explique un internaute.
Voilà qui mérite quelques explications de la part de Jean-Christophe...

Nicolas Roiret
pour Translateo.

En les compilant et en tentant de les classer par catégories, on constate qu'il y a trois caractères en hébreu « Mem, Hey et Shin » pour signifier son appartenance à la Kabbale. Réalisé sous l’influence de Madonna, ce tatouage sur la nuque est censé avoir pour signification « Le pouvoir de guérison », mais il semblerait que l’ordre des signes ait été inversé, lui faisant complètement perdre son sens. Britney a depuis fait retirer ce tatouage au laser.

mardi 27 mars 2012

Maman, j'ai raté mon titre !


Dans le vaste domaine de la traduction, les titres de films occupent un genre à part. On ne sait plus d'ailleurs s'il est préférable de parler d'adaptation plutôt que de traduction tant, parfois, le titre original n'a plus rien à voir avec le titre en français. En fait, le titre d'un film étranger distribué en France est l'affaire... du distributeur. Simple. Comment s'y prend-t-il ? En général, il réunit une équipe de « créas » avec laquelle il brainstorme sans s'imposer de règles... de traduction. Un peu de sémantique, pas mal de marketing, une pincée d'air du temps et le tour est joué.

En ce moment, vous l'aurez remarqué, la tendance est au titre original en anglais traduit en anglais mais avec un autre titre. Prenez l'emblématique Very Bad Trip. On peut penser qu'il s'agit du titre original mais non, le « vrai » est The Hangover, la gueule de bois. Le sens est-il respecté ? Oui, même si le « français » renvoie aux drogues dures (les héros du film prennent du GHB) alors que l'« américain » se focalise sur l'alcool.
En vérité, Very Bad Trip est terriblement efficace. Il regroupe trois mots courts et fonctionne comme une formule immédiatement assimilable.
Les Américains font pareil avec nos films. La Môme, par exemple, est rebaptisé La Vie en Rose, tandis que Cloclo devient My Way...

 
De la même façon, on constate que les films destinés aux ados arborent souvent un titre en anglais jugé plus tonique et plus branché. American Pie, Scream, Saw, Fame, Flashdance, Dirty Dancing, Stuart Little, Big Mamma, Basket Academy, Girls of America sont quelques exemples parmi des milliers d'autres.

S'il devait sortir aujourd'hui, Vol au-dessus d'un nid de coucou pourrait s'appeler La Clinique de l'enfer ou Bienvenue chez les dingues...

En 1980, Y a-t-il un pilote dans l'avion ? (ou Airplane ! dans sa version originale), a ouvert une nouvelle voie. Celle du titre en Yatil. Le film a eu un tel succès en France à l'époque que des petits malins développent le concept avec Y a-t-il quelqu'un pour sauver la reine ? (The Naked Gun). Suit une interminable liste de navets jusqu'au dernier recensé, Y a-t-il quelqu'un pour tuer ma femme ? (Ruthless People) avec Danny DeVito et Bette Midler en 2006.

Dans les années 90, des mots ont surgi, suscitant un engouement irrationnel à la manière de prénoms à la mode. On les a déclinés à toutes les sauces. Prenez le mot « piège ». Il est à l'affiche en 1988 avec Piège de Cristal (Die Hard). Peu de temps après, en 1992,  il remplit les salles avec Piège en haute Mer (Under Siege) et devient, dès lors, le mot magique à coller partout.
Il n'est pas le seul. « Enfer » concerne à peu près tout et n'importe quoi, l'Enfer du dimanche (Any Given Sunday), du devoir (Rules of Engagement), des zombies (Zombies 2), une journée en enfer (Die Hard with a Vengeance), les Ailes de l'enfer (Con Air), etc.
Un autre ? « Bienvenue ». Si le titre original désigne une ville, une région, un endroit, le traducteur se charge de le faire précéder du mot « bienvenue ». Bienvenue à Gattaca (Gattaca), Bienvenue au cottage (The Cottage), Bienvenue à Zombieland (Zombieland), Bienvenue à Cedar Rapids (Cedar Rapids), Bienvenue à Monte Carlo (Monte Carlo), ne représentent qu'un petit échantillon de cette fâcheuse manie. 

Plus rigolo encore, les titres de films asiatiques. Sur les forums, les amateurs se plaignent des libellés à la française qui fleurent bon le cliché. Le long métrage du Sud-Coréen Hong Sang-soo (sortie de 16 mai) aura pour titre Matins calmes à Séoul alors que le titre original est The Day He Arrives. Pour la petite histoire, l'essentiel du film se déroule la nuit...

Pour se rendre alléchants, les titres de films se doivent de claquer comme des slogans, quitte à s'asseoir sur la poésie : quelle serait aujourd'hui la traduction de A Flew Over The Cuckoo's Nest (Vol au-dessus d'un nid de coucou) en supposant que le chef d'œuvre de Milos Forman - sorti en 1975 - soit distribué aujourd'hui en France ? Je vous laisse choisir entre La Clinique de l'enfer, Piège à l'hôpital, Underpressure (Sous Pression), L'affaire McMurphy (le nom de Jack Nicholson dans le film), Le Nid du Coucou, et un dramatique Bienvenue chez les dingues...

Nicolas Roiret
pour Tanslateo.

vendredi 16 mars 2012

L'interprète se met à table



« Je suis chez moi, je corrige un texte sur l'ordinateur, quand mon portable sonne. Il est midi. C'est la police, elle veut savoir si je suis disponible immédiatement. Je dis oui et je fonce au commissariat. Là, l'officier de police judiciaire me désigne l'intéressé.
L'homme mesure dans les deux mètres, son tee-shirt est maculé de sang. Il sort de cellule de dégrisement. Hier soir, les policiers l'ont interpellé alors qu'il participait à une rixe sur le parking d'une discothèque. Il affirme être Polonais mais n'a aucun papier sur lui.

Dès lors, je deviens la « voix » des policiers qui l'interrogent, je relaie leurs demandes et je traduis les réponses. Dans ce cas précis, le gardé à vue parle un polonais probablement maternel, pur et sans accent. Il se dit chef d'une entreprise en bâtiment basée à Lodz.
Concernant les événements de la veille, il soutient ne se souvenir de rien. La raison de sa présence en France ? « Le tourisme ». Et où réside t-il ? « A l'hôtel, près de la gare, c'est là, d'ailleurs, que j'ai laissé mes papiers d'identité ».
Le colosse est alors emmené jusqu'à sa chambre, dans un modeste deux étoiles. Je participe à la perquisition. Les enquêteurs mettent la main sur son passeport mais aussi sur 8000 euros en coupures de 500. 16 billets bleus étalés sur la table basse. L'individu explique que ce sont ses économies, son budget vacances. Son calme m'impressionne. Je devine qu'il est rodé à ce genre de situation mais je n'en dis rien. Je suis impartiale, j'ai prêté serment.

Je ne sais jamais dans quelle histoire je vais être embarquée. Cela peut être un interrogatoire, l'audition d'écoutes téléphoniques, la traduction de notes sur un agenda...

 
J'ai 38 ans, je suis Polonaise et je vis en France depuis quinze ans. Mariée à un Breton, mère de deux petits Français, je travaille chez moi comme traductrice indépendante. En 2008, pour rompre avec une relative monotonie professionnelle, j'ai fait une demande auprès du Tribunal de Grande Instance pour devenir traducteur expert auprès de la police. Un CV, une lettre de motivation ont suffi à mon recrutement. Mon nom et mes coordonnées ont ensuite été intégrés à une liste mise à la disposition des forces de l'ordre. Lorsque je suis appelée, je fais l'objet d'une réquisition. En général, on me demande si je suis disponible mais il arrive que l’on ne me laisse pas le choix. Dans ce cas, je dois m'interrompre dans mes activités et rejoindre sans délai le commissariat. 

Chaque fois que je pars sur une opération, je ressens comme une excitation. Je ne sais jamais dans quelle histoire je vais être embarquée. Cela peut être un interrogatoire, l'audition d'écoutes téléphoniques, la traduction de notes sur un agenda... Il peut s'agir d'une femme, d'une prostituée, d'une touriste fortunée, mais ce sont souvent des hommes, issus de toutes les classes de la société polonaise. En quatre années de confrontations avec mes compatriotes, j'ai surtout appris cela : ne pas se fier aux apparences, aller au delà de ses préjugés.

Lorsque j'entre en action, que je me fais l'interprète des deux camps, je me concentre uniquement sur la partie qui s'engage. Lorsqu'elle s'achève, je m'oblige à l'oublier. La fréquence des réquisitions est très aléatoire. Je peux ne pas être appelée pendant deux mois puis enchaîner les missions au fil des semaines. Je ne fais pas cela pour l'argent, même si nous sommes correctement défrayés.  Chaque fois, de retour à la maison, j'apprécie un peu plus les petits bonheurs de la vie. J'éprouve ce sentiment inexplicable d'avoir été utile dans un monde qui n'est pas le mien ».

Nicolas Roiret

lundi 27 février 2012

Presse


Bourdes à la une
Les médias aussi font des erreurs de traduction. La faute au numérique, à l'accélération des flux d'infos, les journalistes se dédouanent. Pourtant, en février, trois affaires, que l'on pourrait qualifier de « boulettes linguistiques », jettent un éclairage cru sur des transcriptions à la fois partisanes, médiocres et tronquées d'informations sensibles. Démonstration.
Le 5 février, alors qu'il ne parle plus à la presse anglaise depuis plusieurs jours, l'Italien Fabio Capello, sélectionneur de l'équipe de football d'Angleterre, est l'invité d'une émission sur Rai Uno dans laquelle il critique ouvertement les dirigeants de la FA, la Fédération Anglaise, qui est aussi son employeur. Ses déclarations sont immédiatement reprises sur Twitter par des journalistes italiens puis par les agences d'informations locales. Elles se dispersent ensuite sur la toile avant d'être traduites à leur tour par des journalistes anglais qui profitent de l'aubaine pour alimenter le « Capello bashing ».
En effet, tancé outre-Manche pour son manque de résultats, pour son salaire exorbitant, pour sa nationalité et pour plein d'autres raisons obscures, Capello est devenu la tête de Turc des tabloïds anglais. Ses soi-disant propos, tenus sur la Rai, font les gros titres le lendemain. En fait, ils font dire à Capello des mots qu'il n'a jamais prononcé. Mais s'estimant insultée, la FA le congédie immédiatement. Sans autre forme de procès.
Le 8  février, une dépêche AFP, émise par le correspondant de l'agence de presse à Berlin, met les rédactions françaises en émoi. Elle annonce que, face au froid persistant, l'Allemagne a décidé de rouvrir deux de ses huit centrales nucléaires arrêtées depuis le printemps sur décision politique. En cette période de campagne présidentielle, les prises de décisions du gouvernement allemand sont scrutées à la loupe.
Le Parisien, France Inter, Le Figaro publient la nouvelle sans se demander si une centrale nucléaire se rallume aussi simplement qu'une chaudière domestique. Car l'info est bidon. Elle est tirée d'un article à paraître le 9 février dans le quotidien économique allemand Handelsblatt. C'est en relisant ce fameux papier que l'AFP réalise qu'elle a commis une faute de traduction. L'Allemagne remet bien deux centrales en service mais elles sont thermiques et en aucun cas nucléaires. Un rectificatif est alors envoyé.
Faire de l'esprit devant un journaliste étranger est un exercice périlleux.
Le 14 février, la publication d'un article dans The Guardian, un quotidien britannique, soulève une vive polémique autour de François Hollande. Dans ce papier, qui lui est consacré, le candidat socialiste à la présidentiel déclare, « Il n'y a plus de communistes en France ».  Une remarque qui déclenche les foudres de Jean-Luc Mélenchon et des dirigeants du PC. Mieux, elle est reprise par Nicolas Sarkozy lors de son meeting de campagne à Annecy.
Or, The Guardian, le jour même, apporte un rectificatif à l'article paru et tente d'éteindre l'incendie. Il replace la citation du Français dans son contexte et reconnaît qu'elle a été tronquée. Ainsi, François Hollande a précisément dit : « Les années 80 étaient une époque différente. Les gens disaient qu'il y aurait des chars soviétiques sur la place de la Concorde. Cette époque est révolue, c'est de l'histoire. C'est normal qu'il y ait eu de la peur à ce moment-là. La droite était au pouvoir depuis 23 ans. Il y avait la guerre froide, et Mitterrand avait nommé des communistes au gouvernement. Aujourd'hui, il n'y a plus de communistes en France. Ou plus beaucoup... ».
L'erreur revient cette fois à l'auteur de l'article, qui s'est contenté de traduire ce qu'il voulait entendre sans tenir compte de la « Hollande Touch », de ce petit trait d'humour voire de cette malice qui agrémente parfois son langage.
On peut toutefois relever que faire de l'esprit devant un journaliste étranger est un exercice périlleux car il défie les lois de la traduction.

Nicolas Roiret 
pour Translateo.

jeudi 23 février 2012

Expo-Langues 2012

Une visite en coup de vent


Le 3 février dernier, j'ai bravé un froid de canard pour retrouver une sensation vieille de 30 ans, celle de l'étudiant paumé venu chercher des idées d'avenir dans un salon d'étudiant.

L'idée m'est venue en découvrant une affiche dans le métro. « Expo-Langues 30ème édition, Les langues du monde, le monde des langues ». Je me suis dit : « Aujourd'hui, si j'ai 20 ans, un bac en poche, et déjà une ou deux années de fac derrière moi, si la voie que j'ai prise, souvent par défaut, est sans intérêt ou totalement bouchée, pourquoi ne pas aller voir du côté des langues ? ». Un raisonnement tenu par beaucoup. 

Nous sommes à la Porte de Versailles, pavillon 4 . Passée l’habituelle distribution de prospectus, le visiteur découvre un univers assez feutré, plutôt féminin et intello. J'emboîte le pas à deux étudiantes qui, comme moi, viennent d'arriver.

Deux copines de fac probablement. Les visages sont tendus, ça sent la corvée. Les filles déambulent d'abord au hasard, semblent chercher puis se précipitent sur le stand de la Commission Européenne. Là, elles piochent dans les présentoirs, raflent quelques brochures et puis s'en vont sans même répondre au sourire des hôtesses. Je les vois se diriger vers la sortie et disparaître. Durée de leur visite, moins de cinq minutes.

L'interprétariat trimbale deux préjugés l’empêchant de devenir tendance.

Pourquoi le stand de la Commission Européenne et seulement celui-là ?
Je décide de m'y attarder et je comprends vite pourquoi il attire du monde.
L'Europe a besoin d'interprètes, de beaucoup d'interprètes. Elle en possède 1000 en interne, auxquels s'ajoutent 3000 indépendants accrédités. Avec ses 23 langues officielles et ses 18 000 réunions annuelles, c'est une fourmilière linguistique unique au monde, une porte à laquelle on peut venir frapper.

Reste, pour un jeune, à sauter le pas. L'interprétariat trimbale deux préjugés l’empêchant de devenir tendance. 
Le premier vient de l'apparente difficulté de la traduction simultanée des paroles d'un autre. Pour beaucoup, l'exercice relève de la magie alors qu'il est fondé sur un apprentissage et des techniques largement éprouvées.

La seconde idée reçue est la nécessité d'être polyglotte, d'être une bête en langue, capable de converser en russe, en bulgare, en flamand et/ou en portugais... C'est faux, bien sûr. On vous demande surtout d'être fort dans votre langue maternelle, le but étant de la restituer le mieux possible.

Faut-il pour autant que je me déplace dans un salon pour l'apprendre ? Non.
Nos deux étudiantes si pressées n'ont pas dû faire grand-chose de leur doc. A part découvrir qu'il existe une vidéo officielle sur You Tube.
En effet, un clip de 7 minutes et 13 secondes fait la promotion de l'interprétariat au sein de l'Europe. Un tantinet austère, il répond néanmoins à de nombreuses questions au travers de témoignages courts et pragmatiques. Cette vidéo, titrée « Interpréter pour l'Europe », a été vue près de 50 000 fois. Le problème est qu'elle a été postée il y a deux ans.
Avec ses 240 millions d'euros de budget annuel, la Direction Générale de l'Interprétariat serait bien inspirée de rafraîchir sa communication à destination des jeunes. Et en particulier sur le Net.
La nouvelle génération est effectivement très « salon ». Mais plutôt chez elle, devant l'ordi.

Nicolas Roiret
Pour Translateo.


URL vidéo « Interpréter l'Europe ».