mercredi 27 juin 2012

Intraduisibles


Mamihlapinatapei. Voilà un mot qui a de quoi impressionner. Il est long, beau, rythmé, il sonne comme une formule de magicien. Pourtant, c'est un cauchemar de traducteur ...
Pourquoi ? Parce qu'il n'existe pas dans d'autres langues. En Yagan, un dialecte parlé en Terre de Feu (Argentine), « mamihlapinatapei » désigne cet instant particulier deux personnes sont sur le point de commettre la même action tout en luttant contre leurs réticences. C'est le préambule du passage à l'acte, ce moment de grâce qui précède le premier baiser...

Sur le site BigThink, l'Américaine Pamela Haag s'amuse à recenser des mots rares, des mots qui n'ont pas d'équivalent dans une autre langue et qui, souvent, désignent un sentiment, une humeur, une sensation, une situation propre aux relations humaines.  

Ainsi, elle met en lumière le mot français « retrouvailles » qui désigne la rencontre de personnes qui ne se sont pas vues depuis un certain temps et qui prennent plaisir à le faire. Dans tous les pays du monde se déroulent des « retrouvailles », or seuls les Français leur ont donné un nom.

Si je veux traduire « nous fêtons nos retrouvailles » en anglais, je vais devoir faire un choix ; je peux utiliser les mots creux dont je dispose (comme « reunion » ou « meeting ») et je les gonfle à l'aide d'une formule qui s'ajoute à la phrase. Exemple : « We're celebrating our getting back together just like old times », littéralement, « nous fêtons notre rencontre comme au bon vieux temps ». Autre solution, je décide de donner la définition de « retrouvailles » dans la traduction même, ce qui donne  « We're celebrating our getting back together just like old times » (nous fêtons le fait que nous sommes contents de nous retrouver). Mais on le voit, la singularité de « retrouvailles » rend la traduction très compliquée avec un résultat médiocre ou décalé.

Ces mots qui n'existent que dans une seule langue sont d'une infinie beauté car ils portent en eux une réalité culturelle.

Un mot qui n'a pas d'équivalent dans une autre langue est-il pour autant « intraduisible » ? En portugais, « saudade » exprime un désir vague et constant pour quelque chose ou quelqu'un qui n'existe pas, ne peut exister ou n’existe plus. Un amour d'enfance, un proche disparu, un animal de compagnie, une maison, un pays, nous avons tous un saudade qui hante notre cœur. Pourtant, seuls les Lusitaniens ont donné un nom à ce sentiment à la fois très personnel et connu de tous.
Encore une fois, si je veux le traduire, je dois l'expliquer.

Mais il y a encore plus compliqué. Prenez un iunga en Afrique subsaharienne. En langue bantoue, cette personne a la particularité de pardonner une première faute, de tolérer la seconde et de punir pour la troisième. Culturellement riche, ce mot englobe à lui seul un système de justice sociale. Une mère, un professeur d'école, un patron, tout représentant d'une autorité est iunga.
Comment le traduire dans une autre langue sans un alinéa explicatif ? 

Ces mots qui n'existent que dans une seule langue sont d'une infinie beauté. Leur « intraduisibilité » (mot français inventé) est leur richesse. Ils expriment bien plus qu'un sentiment, ils portent en eux une réalité culturelle. Si un peuple a désigné une humeur, c'est bien qu'il s'y retrouve.
Les Norvégiens ont tous été « forelsket » un jour. Ce mot désigne l'état d'euphorie dans lequel vous êtes lorsque vous tombez amoureux. En français, on pourrait le traduire par « sur un nuage d'amour »... Ce qui n'est pas mal non plus.

vendredi 8 juin 2012

Njut est là


L'objet de cet article m'est venu il y a quelques jours, à l'heure du café. Comme chaque matin, l'esprit un peu embrumé, je sirotais une tasse en surfant sur le net. J'avais mis la radio et prêtais une oreille distraite à un brouhaha d'ambiance fait d'infos et de réclames.
                                                                 
Et puis, alors que j'avais les yeux rivés sur l'écran, un mot s'est incrusté dans mon conduit auditif, un mot court et inconnu, une sorte de Gremlin sonore qui revenait sans cesse : niute ! proclamait une voix féminine, jeune et nasillarde.
Agacé autant qu'intrigué, je finissais par débusquer ce « niute ». Il débutait et clôturait chaque spot publicitaire pour la marque Ikea. Or rien dans le message n'indiquait sa signification.

Pourtant, depuis la loi Toubon (1994) et sa circulaire d'application (1996),
vous pouvez employer des mots étrangers dans une publicité à condition de les traduire en français de manière parfaitement visible et/ou audible.

Pour faire respecter ces règles, il existe un gendarme, l'Autorité de Régulation Professionnelle de la Publicité (ARPP), anciennement le Bureau de Vérification de la Publicité, qui passe au crible la réclame, reçoit les plaintes et délivre ses recommandations. 

Et la tâche n'est pas aisée.
Prenons un exemple : si j'utilise « low cost », « hotline », « playlist » ou « drink » dans une publicité, je dois traduire. A l'inverse, si j'emploie « smoothie », « geek », « smartphone », « buzzer » ou même « e-learning », rien ne m'y oblige ... Pourquoi  ces derniers et pas les autres ? Parce qu'ils ont été intégrés récemment dans le dictionnaire (par l'Académie Française, le Larousse ou le Robert) et qu'ils sont de fait français...

Au regard de la cible visée, c'est à dire les trentenaires, la marque fait preuve d'une originalité très consensuelle

Dans un rapport remis en 2009, l'ARPP relève déjà que tout concoure à « défranciser » les pubs. On peut s'agacer par exemple de ces spots pour des parfums de luxe où la voix off ânonne le nom de la marque et son slogan en français avec un accent anglo-saxon à couper au couteau.

Mais il y a plus embêtant. 
L'Autorité rappelle que si un slogan doit être compris et donc traduit, la marque, elle, échappe à cette obligation. 
C'est une brèche dans laquelle s'engouffrent les directeurs marketing. 
Ainsi, Afflelou propose ses lunettes Fourty (quarante) destinées aux quadras puis lance l'opération Next Year (l'année prochaine) pour signifier à sa clientèle qu'elle peut désormais différer ses paiements. Les exemples abondent de marques simples qui se déclinent en sous-marques à rallonges le plus souvent anglicisées : SFR Business Team, Signal Right Now, Dove Go Fresh, Samsung Player Style etc... On s'invente ainsi une marque-slogan très pratique : mon nom vous explique ce que je vous propose sans que j'ai à traduire. 

Mais revenons à notre « niute » initial, celui des spots Ikea. J'ai du me rendre sur le site de la marque pour en savoir plus. Son orthographe exacte est njut. D'après l'annonceur, ce petit mot suédois signifie, « profiter, vibrer, s'éclater ». Au regard de la cible visée, c'est à dire les trentenaires, le spécialiste du meuble en kit aurait pu faire preuve d'une originalité moins consensuelle et oser traduire « njut » par « kiffer ». Mais bon, dans la pub, le traducteur n'a guère son mot à dire.

lundi 28 mai 2012

La langue attitude


Si je vous pose la question : la langue façonne-t-elle notre mode de pensée ? Vous me répondez, bien sûr ! Mais vous voilà bien embarrassé pour l'expliquer. Pendant longtemps, les scientifiques ont admis que le langage d'un peuple dictait son comportement, mais ils ont renoncé à en apporter la preuve, jugeant cette tâche impossible. 

Il y a six mois, fin 2011, Lera Boroditsky (photo), chercheuse en linguistique à l'Université de Stanford (Californie), publie une étude qui, enfin, apporte des éléments de réponse. Sa démonstration est percutante car elle l'illustre d'exemples simples glanés aux quatre points du globe.

Prenez les habitants de Pormpuraaw, au nord-est de l'Australie, dans la province du Queensland. Ils parlent le thayore, un dialecte aborigène qu'a étudié Lera Boroditsky. Pourquoi celui-là ?
En thayore, « devant » se dit « nord », « gauche » se dit « ouest », « droite », « est », et « derrière », « sud ». Vous l'avez compris, ses locuteurs utilisent les points cardinaux pour définir les positions dans l'espace. Cette particularité de langage oblige chacun à se situer en permanence. Pour reconnaître sa droite de sa gauche, je dois savoir naturellement où se trouvent le nord et le sud...

Et le résultat est là : à Pormpuraaw, personne ne se perd jamais, ni sur terre, ni sur mer. Lera Boroditsky a prouvé que leur sens inné de l'orientation leur permet même de retrouver leur chemin dans des bâtiments fermés. Ici, la langue a modelé une boussole interne à ses pratiquants...

Mais si ces aborigènes maîtrisent si bien l'espace, qu'en est-il du temps ? Pour en avoir le cœur net, la scientifique les a soumis à un test. Elle leur a donné des photos d'un crocodile que l'on voit à différentes étapes de sa vie, de l’œuf dont il s'extrait jusqu'à l'âge adulte. L'exercice consistait à remettre les images dans l'ordre chronologique, de la plus ancienne à la plus récente.
Tous les habitants ont disposé les photos de droite à gauche (est-ouest), considérant que tout démarre du soleil levant...

Un peuple qui parle une langue dont la notion de futur est absente ou floue (comme le mandarin ou l'allemand...) devient naturellement économe.

Dans son étude, Lera Boroditsky montre que la langue dicte notre représentation du temps et donc, notre façon d'appréhender les événements. Les Chinois, par exemple, le conçoivent verticalement, alors que nous, Français, nous en avons une vision horizontale. En mandarin, le futur n'existe pas. « Je te raconterai ça demain » se traduit par « Demain, je te raconte ».

Au pays de Confucius, le futur est au-dessus de moi, j'avance avec lui. Dans la langue de Molière, le futur est devant moi, j'avance vers lui... Toujours dans ce schéma de pensée, le Chinois repose sur son passé, le Français lui tourne le dos...

Keith Chen, spécialiste en économie comportementale à l'Université de Yale (Connecticut), enfonce le clou en affirmant que le langage dicte notre manière d'épargner. En effet, il a observé qu'un peuple qui parle une langue dont la notion de futur est absente ou floue (comme le mandarin ou l'allemand...) devient naturellement économe. A l'inverse, une langue disposant d'un futur grammaticalement construit (le français, l'espagnol, le grec...) sera pratiquée par une communauté moins portée sur l'épargne. 

L'explication de ce phénomène est simple : si le futur est abstrait dans ma langue, je le fonds avec le présent. En pratique, j'induis quotidiennement le futur dans mes faits et gestes.
Si, au contraire, je parle une langue au futur bien structuré, j'agis au quotidien sans me soucier d'un avenir que j'aurai à vivre plus tard, lorsqu'il sera devenu présent.

En conclusion, voilà pourquoi il est si important d'apprendre les langues étrangères. Pas seulement pour converser avec l'autre, mais aussi pour s'imprégner de son « âme linguistique » et enrichir son propre système de pensée.

pour Translateo.

lundi 21 mai 2012

Mauvais gestes

Dans son dernier album, Kisses on the bottom, Paul McCartney nous gratifie de deux chansons inédites dont My Valentine, un morceau dense, intemporel, épuré, qui oblige à la rêverie. Après 40 ans de carrière, le talent du maître semble inoxydable.  Mais c'est autour du clip que se crée la polémique. Vu plus de 3 millions de fois, il montre Natalie Portman et Johnny Depp interpréter les paroles de My Valentine dans la langue des signes. 


Filmées en noir et blanc, savamment éclairées, les deux stars jouent le naturel cru.
Robe sobre et bras nus, Natalie Portman occupe l'écran par sa beauté. La langue des signes ajoute à sa grâce.
Johnny « Guitare » Depp, lui, semble sorti d'un week-end prolongé à la campagne, sans eau ni électricité. Il est assis en tailleur, il porte des bagues en tête de mort et accomplit ses gestes avec la sérénité d'un chef indien.

Alors qu'y a-t-il de raté dans cette vidéo ?
En Angleterre, la British Deaf Association (l'association des sourds britanniques) relève de nombreuses erreurs dans la traduction des paroles. Ainsi, Natalie Portman dit « tampon » au lieu de « apparaître » et le « Valentine » de Johnny Depp ressemble fort au mot «ennemi». Du pain béni pour la presse people, toujours prompte à se gausser.

Mais pourquoi ces erreurs, alors que le texte est court, que les paroles sont simples et que le tout est dirigé par McCartney en personne ?
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, la langue des signes n'est pas universelle, elle diffère selon les pays. Sa particularité, justement, est d'être extrêmement vivante au sein d'une communauté réduite qui ne cesse de l'adapter et de l'enrichir au gré de sa culture et de ses besoins.
Ainsi, au sein d'une même famille qui utilise la langue des signes, on s'invente des « mots-gestes » qui ne sont compréhensibles qu'en interne. Il existe même des patois en langue des signes.

Soupçonner un artiste d'utiliser la langue des signes dans un clip parce que ça fait joli et branché, c'est déjà arrivé

Dans le cas de My Valentine, il y a confusion entre la langue des signes anglaise et la langue des signes américaine. Pour son clip, l'ancien membre des Beatles a choisi celle que l'on pratique aux Etats-Unis, semant le trouble chez les fans anglais.

Pour autant, la British Deaf Association se félicite de cette initiative. Elle met en lumière la confusion que font tous les valides sur l'universalité de la langue des signes alors qu'il en existe des milliers. L'association rappelle que chacune d'entre elles est une langue à part entière avec sa grammaire, sa syntaxe et son vocabulaire. C'est une langue qui s'adresse non seulement aux sourds mais aussi à leurs locuteurs : la famille, les proches, les interprètes, les traducteurs.

On comprend que le sujet soit sensible. Soupçonner un artiste d'utiliser la langue des signes dans un clip parce que ça fait joli et branché, c'est déjà arrivé. Si en plus, ladite langue est massacrée, les critiques ne manquent pas de fuser. En 1997, bien avant Internet et sa machine à buzz, le clip de « Savoir aimer », interprété par Florent Pagny, avait fait couler pas mal d'encre.
La presse avait reproché au chanteur de parler une langue des signes très approximative et de l'utiliser à des fins purement esthétiques.

Nicolas Roiret
pour Translateo

Liens :

Paul McCartney – My Valentine


Florent Pagny – Savoir aimer


Europa Traduction fait peau neuve !!!

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vendredi 4 mai 2012

Pénurie de traducteurs


The english piège

Dans une note adressée aux gouvernements de l'Union, le Parlement Européen lance un cri d'alarme : nous peinons à recruter des interprètes et des traducteurs... anglais. Le Parlement incite  même l'Angleterre à redoubler d'effort pour améliorer ses filières linguistiques et ne plus se satisfaire de son statut de « global language ».
Ainsi, ce pays est victime d'un effet pervers : il s'isole du monde parce que sa langue maternelle est adoptée par tout le monde. Pour comprendre le mécanisme, il faut revenir 30 ans en arrière.

En posant ses griffes coloniales sur le monde, l'Angleterre a rendu sa langue universelle. On parle et on chante en anglais sur les 5 continents. Avec quelques mots de vocabulaire, vous pouvez commander une bière ou demander votre route à n'importe quel être humain sous toutes les latitudes. L'anglais s'immisce dans les langues étrangères aussi sûrement que l'humidité imprègne des draps. Cette suprématie, voire cette hégémonie linguistique, pousse Margaret Thatcher a prendre une fâcheuse décision. Nous sommes dans les années 70. Le Mur sépare toujours l'Ouest de l'Est, l'Europe se structure, la Chine dort encore. La Dame de Fer mise alors sur l'anglais et juste l'anglais. A l'école, les langues étrangères deviennent facultatives, les cours se vident, les vocations se raréfient, les programmes d'échanges linguistiques sont stoppés, le pays se recroqueville sur lui même.

« Le monolinguisme nous rend vulnérables, à cause de lui les Anglais sont dépendants de la compétence et de la bonne volonté des autres »


A la fin des années 90, les autorités britanniques prennent la mesure du désastre. La mondialisation a redistribué les cartes. L'Angleterre, comme les autres
pays, doit aujourd'hui traiter avec l'ensemble de la planète. Il apparaît alors évident que si l'autre parle ma langue, je dois faire l'effort de parler la sienne. Il faut revenir aux fondamentaux : la notion même de l'échange commence par celui de la langue.
En mai 2000, le rapport de la commission NUFFIELD, relayé par la presse populaire, frappe l'opinion publique.  « English is not enough dit ce rapport remis à la Chambre des Lords, le monolinguisme nous rend vulnérable, à cause de lui nous sommes dépendants de la compétence et de la bonne volonté des autres. Ne parler qu'en anglais est synonyme de rigidité et d'arrogance. Il faut que cela cesse ».

Depuis 2003, les cours de langues étrangères ont été rétablis au collège. Mais cela ne concerne que 60 % des établissements. Le pays manque cruellement de professeurs de langue, qu'il faut également former. Ce chantier de reconstruction est long car il s'inscrit dans le temps. Toutefois, la pénurie de traducteurs anglais au sein du Parlement Européen devrait bientôt s'infléchir. 
En attendant 65 % des Anglais avouent ne parler qu'une seule langue. C'est le record en Europe où la moyenne se situe à 44 % (49 pour la France).

A moins de trois mois des Jeux Olympiques de Londres, qui vont faire de leur pays le centre du monde, les Anglais devraient méditer cette phrase du cinéaste italien Frederico Fellini : « Une autre langue est une autre vision de la vie ».

Nicolas Roiret
pour Translateo


vendredi 13 avril 2012

French Tube pour l'éternité


Une chanson traduite dans une autre langue devient-elle une autre chanson ? Oui, à l'exception peut-être d'un chef-d'œuvre où la puissance de la mélodie et la limpidité du texte supportent toutes les variations. Dernier exemple en date, celui de la chanteuse colombienne Shakira. En juin dernier, à Paris-Bercy, elle offre à son public une version bilingue de Je l'aime à mourir, la chanson de Cabrel. L'osmose linguistique est quasi parfaite. Ce qui frappe, c'est que rien n'est perdu, ni le sens, ni l'émotion. La quiero a morir est Je l'aime à mourir. 
Mais si Shakira chante du Cabrel, cela n'a rien d'étonnant. Sortie en 1979, la chanson Je l'aime à mourir connaît un succès phénoménal... en France. Mais 11 ans plus tard, en 1998, Cabrel décide d'enregistrer un album en espagnol, Algo mas de amor, sur lequel figure La quiero a morir, qui à son tour va charmer le public hispanophone. En 20 ans, le morceau devient un standard en Amérique du Sud et est repris par de nombreux artistes, dont Shakira.

Les chansons françaises devenues tubes interplanétaires ne sont pas légion.
Si on se réfère au Real Book, la Bible du jazz, où sont recensés les standards, elles ne sont que 4 à y figurer : Les feuilles mortes (Autumn Leaves), La mer (Beyond The Sea), La vie en rose et Comme d'habitude (My Way).

Sortie en 1946 sur la bande originale d'un film de Marcel Carné, Les feuilles mortes devient un succès l'année d'après grâce à Jacques Douai, son premier interprète masculin. Le morceau est si efficace qu'une version allemande, puis une adaptation anglaise voient le jour. En 1949, Johnny Mercer l'adapte aux Etats-Unis pour en faire Autumn Leaves, une merveille de mélancolie reprise ensuite par les plus grands, de Nat King Cole à Keith Jarret en passant par Eric Clapton et Coldcut. 

Pour des versions approximatives, bricolées avec des bouts de ficelle et axées sur la roucoulade, il faut se tourner vers l'Asie
 
Toujours en 1946, Charles Trenet entonne La mer, chanson écrite lors d'un voyage en train en une vingtaine de minutes. Elle est si moderne, tellement swing, qu'en 1960, elle se mue en Beyond The Sea sous la plume de Jack Lawrence. Là encore, le jazz se l'accapare, mais pas seulement. Dans les années 80, George Benson en livre une version épurée grand public qui la démocratise un peu plus. Robbie Williams la chante sur la BO de Nemo, tandis que Wet Wet Wet et Rod Stewart la reprennent sans vraiment sortir des clous.

Et pourtant. Un standard est fait pour muter, se déformer, revêtir de nouveaux apparats. Dans les notes ou dans les mots.
Prenez La vie en rose. Au départ, il s'agit d'un cadeau. En 1947, Henri Contet, le parolier de Piaf, lui offre la chanson pour son anniversaire. Très vite, son optimisme, son ton enjoué et populaire tapent dans les oreilles des jazzmen. En 1950, Louis Armstrong la magnifie à la trompette et inaugure ainsi une longue liste de reprises, où se côtoient le meilleur comme le pire. En 1977, Grace Jones en fait un tube pour noctambules. En 2003, Jack Nicholson l'immortalise en anglais ET en français dans Tout peut arriver, le film de Nancy Meyers.  En 2006, la soprano Angela Georghiu la place à la hauteur d'une diva, très haut dans les octaves. Merveilleux.
Pour des versions approximatives, bricolées avec des bouts de ficelle et axées sur la roucoulade, il faut se tourner vers l'Asie, où cette chanson est cataloguée ultra-romantique car associée au Paris de tous les fantasmes.
Le Japonais Kenji Sawada, par exemple, la chante dans sa langue natale avec la même passion qu'un poulbot des faubourgs. Le Chinois Danny Chan, dont la version sur YouTube dure quatre minutes interminables, montre à quel point il est périlleux de s'attaquer à un monument, sans s'être préalablement entraîné. 

Écrivez une belle chanson et vous verrez rappliquer le talent. Dernier exemple en date, 1967, Comme d'habitude, signé entre autres par Claude François. Cette chanson s'inspire d'un chagrin amoureux et délivre un message universel, celui de l'amour érodé par le temps. Elle est adaptée en anglais par Paul Anka qui la fait connaître au monde entier. Mais c'est Franck Sinatra, crooner sans égal, qui achève de la rendre culte. En 1977, à l'apogée du punk, les Sex Pistols, qui la considèrent comme emblématique d'un monde mièvre, la reprennent dans une version superbement déglinguée. Un standard est une poupée que l'on habille comme on le souhaite.
En guise de générique de fin, je vous propose les Japonais Pecombo. Leur fox-trot enthousiaste calé sur une voix à la Jane Birkin vous fait hésiter entre l'abattement total et l’hystérie la plus complète. Pour le second degré, à chacun son curseur... Pour la petite anecdote, les droits de Comme d'habitude appartiennent aujourd'hui à Xavier Niel, le fondateur et dirigeant de Free...


Nicolas Roiret
pour Translateo
Liens YouTube :

Je l'aime à mourir (La quiero a morir)

Francis Cabrel - Je l'aime à mourir


Shakira – La quiero a morir


Les feuilles mortes (Autumn Leaves)

Nat King Cole – Autumn Leaves


Keith Jarret – Autumn Leaves.


Eric Clapton – Autumn Leaves


Coldcut – Autumn leaves  


La mer (Beyond The Sea)

Charles Trenet – La mer.


George Benson – Beyond the sea.


Robbie Williams – Beyond the sea


Wet Wet Wet – Beyond the sea


Rod Stewart – Beyond the sea


La vie en rose

Louis Armstrong – La vie en rose.


Grace Jones – La vie en rose


Jack Nicholson – La vie en rose


Angela Georghiu – La vie en rose


Kenji Sawada – La vie en rose


Danny Chan – La vie en rose


Comme d'habitude (My Way)

Claude François – Comme d'habitude


Franck Sinatra – My Way


Sex Pistols – My Way


Pecombo – Comme d'habitude.

mardi 27 mars 2012

Maman, j'ai raté mon titre !


Dans le vaste domaine de la traduction, les titres de films occupent un genre à part. On ne sait plus d'ailleurs s'il est préférable de parler d'adaptation plutôt que de traduction tant, parfois, le titre original n'a plus rien à voir avec le titre en français. En fait, le titre d'un film étranger distribué en France est l'affaire... du distributeur. Simple. Comment s'y prend-t-il ? En général, il réunit une équipe de « créas » avec laquelle il brainstorme sans s'imposer de règles... de traduction. Un peu de sémantique, pas mal de marketing, une pincée d'air du temps et le tour est joué.

En ce moment, vous l'aurez remarqué, la tendance est au titre original en anglais traduit en anglais mais avec un autre titre. Prenez l'emblématique Very Bad Trip. On peut penser qu'il s'agit du titre original mais non, le « vrai » est The Hangover, la gueule de bois. Le sens est-il respecté ? Oui, même si le « français » renvoie aux drogues dures (les héros du film prennent du GHB) alors que l'« américain » se focalise sur l'alcool.
En vérité, Very Bad Trip est terriblement efficace. Il regroupe trois mots courts et fonctionne comme une formule immédiatement assimilable.
Les Américains font pareil avec nos films. La Môme, par exemple, est rebaptisé La Vie en Rose, tandis que Cloclo devient My Way...

 
De la même façon, on constate que les films destinés aux ados arborent souvent un titre en anglais jugé plus tonique et plus branché. American Pie, Scream, Saw, Fame, Flashdance, Dirty Dancing, Stuart Little, Big Mamma, Basket Academy, Girls of America sont quelques exemples parmi des milliers d'autres.

S'il devait sortir aujourd'hui, Vol au-dessus d'un nid de coucou pourrait s'appeler La Clinique de l'enfer ou Bienvenue chez les dingues...

En 1980, Y a-t-il un pilote dans l'avion ? (ou Airplane ! dans sa version originale), a ouvert une nouvelle voie. Celle du titre en Yatil. Le film a eu un tel succès en France à l'époque que des petits malins développent le concept avec Y a-t-il quelqu'un pour sauver la reine ? (The Naked Gun). Suit une interminable liste de navets jusqu'au dernier recensé, Y a-t-il quelqu'un pour tuer ma femme ? (Ruthless People) avec Danny DeVito et Bette Midler en 2006.

Dans les années 90, des mots ont surgi, suscitant un engouement irrationnel à la manière de prénoms à la mode. On les a déclinés à toutes les sauces. Prenez le mot « piège ». Il est à l'affiche en 1988 avec Piège de Cristal (Die Hard). Peu de temps après, en 1992,  il remplit les salles avec Piège en haute Mer (Under Siege) et devient, dès lors, le mot magique à coller partout.
Il n'est pas le seul. « Enfer » concerne à peu près tout et n'importe quoi, l'Enfer du dimanche (Any Given Sunday), du devoir (Rules of Engagement), des zombies (Zombies 2), une journée en enfer (Die Hard with a Vengeance), les Ailes de l'enfer (Con Air), etc.
Un autre ? « Bienvenue ». Si le titre original désigne une ville, une région, un endroit, le traducteur se charge de le faire précéder du mot « bienvenue ». Bienvenue à Gattaca (Gattaca), Bienvenue au cottage (The Cottage), Bienvenue à Zombieland (Zombieland), Bienvenue à Cedar Rapids (Cedar Rapids), Bienvenue à Monte Carlo (Monte Carlo), ne représentent qu'un petit échantillon de cette fâcheuse manie. 

Plus rigolo encore, les titres de films asiatiques. Sur les forums, les amateurs se plaignent des libellés à la française qui fleurent bon le cliché. Le long métrage du Sud-Coréen Hong Sang-soo (sortie de 16 mai) aura pour titre Matins calmes à Séoul alors que le titre original est The Day He Arrives. Pour la petite histoire, l'essentiel du film se déroule la nuit...

Pour se rendre alléchants, les titres de films se doivent de claquer comme des slogans, quitte à s'asseoir sur la poésie : quelle serait aujourd'hui la traduction de A Flew Over The Cuckoo's Nest (Vol au-dessus d'un nid de coucou) en supposant que le chef d'œuvre de Milos Forman - sorti en 1975 - soit distribué aujourd'hui en France ? Je vous laisse choisir entre La Clinique de l'enfer, Piège à l'hôpital, Underpressure (Sous Pression), L'affaire McMurphy (le nom de Jack Nicholson dans le film), Le Nid du Coucou, et un dramatique Bienvenue chez les dingues...

Nicolas Roiret
pour Tanslateo.