vendredi 16 mars 2012

L'interprète se met à table



« Je suis chez moi, je corrige un texte sur l'ordinateur, quand mon portable sonne. Il est midi. C'est la police, elle veut savoir si je suis disponible immédiatement. Je dis oui et je fonce au commissariat. Là, l'officier de police judiciaire me désigne l'intéressé.
L'homme mesure dans les deux mètres, son tee-shirt est maculé de sang. Il sort de cellule de dégrisement. Hier soir, les policiers l'ont interpellé alors qu'il participait à une rixe sur le parking d'une discothèque. Il affirme être Polonais mais n'a aucun papier sur lui.

Dès lors, je deviens la « voix » des policiers qui l'interrogent, je relaie leurs demandes et je traduis les réponses. Dans ce cas précis, le gardé à vue parle un polonais probablement maternel, pur et sans accent. Il se dit chef d'une entreprise en bâtiment basée à Lodz.
Concernant les événements de la veille, il soutient ne se souvenir de rien. La raison de sa présence en France ? « Le tourisme ». Et où réside t-il ? « A l'hôtel, près de la gare, c'est là, d'ailleurs, que j'ai laissé mes papiers d'identité ».
Le colosse est alors emmené jusqu'à sa chambre, dans un modeste deux étoiles. Je participe à la perquisition. Les enquêteurs mettent la main sur son passeport mais aussi sur 8000 euros en coupures de 500. 16 billets bleus étalés sur la table basse. L'individu explique que ce sont ses économies, son budget vacances. Son calme m'impressionne. Je devine qu'il est rodé à ce genre de situation mais je n'en dis rien. Je suis impartiale, j'ai prêté serment.

Je ne sais jamais dans quelle histoire je vais être embarquée. Cela peut être un interrogatoire, l'audition d'écoutes téléphoniques, la traduction de notes sur un agenda...

 
J'ai 38 ans, je suis Polonaise et je vis en France depuis quinze ans. Mariée à un Breton, mère de deux petits Français, je travaille chez moi comme traductrice indépendante. En 2008, pour rompre avec une relative monotonie professionnelle, j'ai fait une demande auprès du Tribunal de Grande Instance pour devenir traducteur expert auprès de la police. Un CV, une lettre de motivation ont suffi à mon recrutement. Mon nom et mes coordonnées ont ensuite été intégrés à une liste mise à la disposition des forces de l'ordre. Lorsque je suis appelée, je fais l'objet d'une réquisition. En général, on me demande si je suis disponible mais il arrive que l’on ne me laisse pas le choix. Dans ce cas, je dois m'interrompre dans mes activités et rejoindre sans délai le commissariat. 

Chaque fois que je pars sur une opération, je ressens comme une excitation. Je ne sais jamais dans quelle histoire je vais être embarquée. Cela peut être un interrogatoire, l'audition d'écoutes téléphoniques, la traduction de notes sur un agenda... Il peut s'agir d'une femme, d'une prostituée, d'une touriste fortunée, mais ce sont souvent des hommes, issus de toutes les classes de la société polonaise. En quatre années de confrontations avec mes compatriotes, j'ai surtout appris cela : ne pas se fier aux apparences, aller au delà de ses préjugés.

Lorsque j'entre en action, que je me fais l'interprète des deux camps, je me concentre uniquement sur la partie qui s'engage. Lorsqu'elle s'achève, je m'oblige à l'oublier. La fréquence des réquisitions est très aléatoire. Je peux ne pas être appelée pendant deux mois puis enchaîner les missions au fil des semaines. Je ne fais pas cela pour l'argent, même si nous sommes correctement défrayés.  Chaque fois, de retour à la maison, j'apprécie un peu plus les petits bonheurs de la vie. J'éprouve ce sentiment inexplicable d'avoir été utile dans un monde qui n'est pas le mien ».

Nicolas Roiret

lundi 27 février 2012

Presse


Bourdes à la une
Les médias aussi font des erreurs de traduction. La faute au numérique, à l'accélération des flux d'infos, les journalistes se dédouanent. Pourtant, en février, trois affaires, que l'on pourrait qualifier de « boulettes linguistiques », jettent un éclairage cru sur des transcriptions à la fois partisanes, médiocres et tronquées d'informations sensibles. Démonstration.
Le 5 février, alors qu'il ne parle plus à la presse anglaise depuis plusieurs jours, l'Italien Fabio Capello, sélectionneur de l'équipe de football d'Angleterre, est l'invité d'une émission sur Rai Uno dans laquelle il critique ouvertement les dirigeants de la FA, la Fédération Anglaise, qui est aussi son employeur. Ses déclarations sont immédiatement reprises sur Twitter par des journalistes italiens puis par les agences d'informations locales. Elles se dispersent ensuite sur la toile avant d'être traduites à leur tour par des journalistes anglais qui profitent de l'aubaine pour alimenter le « Capello bashing ».
En effet, tancé outre-Manche pour son manque de résultats, pour son salaire exorbitant, pour sa nationalité et pour plein d'autres raisons obscures, Capello est devenu la tête de Turc des tabloïds anglais. Ses soi-disant propos, tenus sur la Rai, font les gros titres le lendemain. En fait, ils font dire à Capello des mots qu'il n'a jamais prononcé. Mais s'estimant insultée, la FA le congédie immédiatement. Sans autre forme de procès.
Le 8  février, une dépêche AFP, émise par le correspondant de l'agence de presse à Berlin, met les rédactions françaises en émoi. Elle annonce que, face au froid persistant, l'Allemagne a décidé de rouvrir deux de ses huit centrales nucléaires arrêtées depuis le printemps sur décision politique. En cette période de campagne présidentielle, les prises de décisions du gouvernement allemand sont scrutées à la loupe.
Le Parisien, France Inter, Le Figaro publient la nouvelle sans se demander si une centrale nucléaire se rallume aussi simplement qu'une chaudière domestique. Car l'info est bidon. Elle est tirée d'un article à paraître le 9 février dans le quotidien économique allemand Handelsblatt. C'est en relisant ce fameux papier que l'AFP réalise qu'elle a commis une faute de traduction. L'Allemagne remet bien deux centrales en service mais elles sont thermiques et en aucun cas nucléaires. Un rectificatif est alors envoyé.
Faire de l'esprit devant un journaliste étranger est un exercice périlleux.
Le 14 février, la publication d'un article dans The Guardian, un quotidien britannique, soulève une vive polémique autour de François Hollande. Dans ce papier, qui lui est consacré, le candidat socialiste à la présidentiel déclare, « Il n'y a plus de communistes en France ».  Une remarque qui déclenche les foudres de Jean-Luc Mélenchon et des dirigeants du PC. Mieux, elle est reprise par Nicolas Sarkozy lors de son meeting de campagne à Annecy.
Or, The Guardian, le jour même, apporte un rectificatif à l'article paru et tente d'éteindre l'incendie. Il replace la citation du Français dans son contexte et reconnaît qu'elle a été tronquée. Ainsi, François Hollande a précisément dit : « Les années 80 étaient une époque différente. Les gens disaient qu'il y aurait des chars soviétiques sur la place de la Concorde. Cette époque est révolue, c'est de l'histoire. C'est normal qu'il y ait eu de la peur à ce moment-là. La droite était au pouvoir depuis 23 ans. Il y avait la guerre froide, et Mitterrand avait nommé des communistes au gouvernement. Aujourd'hui, il n'y a plus de communistes en France. Ou plus beaucoup... ».
L'erreur revient cette fois à l'auteur de l'article, qui s'est contenté de traduire ce qu'il voulait entendre sans tenir compte de la « Hollande Touch », de ce petit trait d'humour voire de cette malice qui agrémente parfois son langage.
On peut toutefois relever que faire de l'esprit devant un journaliste étranger est un exercice périlleux car il défie les lois de la traduction.

Nicolas Roiret 
pour Translateo.

jeudi 23 février 2012

Expo-Langues 2012

Une visite en coup de vent


Le 3 février dernier, j'ai bravé un froid de canard pour retrouver une sensation vieille de 30 ans, celle de l'étudiant paumé venu chercher des idées d'avenir dans un salon d'étudiant.

L'idée m'est venue en découvrant une affiche dans le métro. « Expo-Langues 30ème édition, Les langues du monde, le monde des langues ». Je me suis dit : « Aujourd'hui, si j'ai 20 ans, un bac en poche, et déjà une ou deux années de fac derrière moi, si la voie que j'ai prise, souvent par défaut, est sans intérêt ou totalement bouchée, pourquoi ne pas aller voir du côté des langues ? ». Un raisonnement tenu par beaucoup. 

Nous sommes à la Porte de Versailles, pavillon 4 . Passée l’habituelle distribution de prospectus, le visiteur découvre un univers assez feutré, plutôt féminin et intello. J'emboîte le pas à deux étudiantes qui, comme moi, viennent d'arriver.

Deux copines de fac probablement. Les visages sont tendus, ça sent la corvée. Les filles déambulent d'abord au hasard, semblent chercher puis se précipitent sur le stand de la Commission Européenne. Là, elles piochent dans les présentoirs, raflent quelques brochures et puis s'en vont sans même répondre au sourire des hôtesses. Je les vois se diriger vers la sortie et disparaître. Durée de leur visite, moins de cinq minutes.

L'interprétariat trimbale deux préjugés l’empêchant de devenir tendance.

Pourquoi le stand de la Commission Européenne et seulement celui-là ?
Je décide de m'y attarder et je comprends vite pourquoi il attire du monde.
L'Europe a besoin d'interprètes, de beaucoup d'interprètes. Elle en possède 1000 en interne, auxquels s'ajoutent 3000 indépendants accrédités. Avec ses 23 langues officielles et ses 18 000 réunions annuelles, c'est une fourmilière linguistique unique au monde, une porte à laquelle on peut venir frapper.

Reste, pour un jeune, à sauter le pas. L'interprétariat trimbale deux préjugés l’empêchant de devenir tendance. 
Le premier vient de l'apparente difficulté de la traduction simultanée des paroles d'un autre. Pour beaucoup, l'exercice relève de la magie alors qu'il est fondé sur un apprentissage et des techniques largement éprouvées.

La seconde idée reçue est la nécessité d'être polyglotte, d'être une bête en langue, capable de converser en russe, en bulgare, en flamand et/ou en portugais... C'est faux, bien sûr. On vous demande surtout d'être fort dans votre langue maternelle, le but étant de la restituer le mieux possible.

Faut-il pour autant que je me déplace dans un salon pour l'apprendre ? Non.
Nos deux étudiantes si pressées n'ont pas dû faire grand-chose de leur doc. A part découvrir qu'il existe une vidéo officielle sur You Tube.
En effet, un clip de 7 minutes et 13 secondes fait la promotion de l'interprétariat au sein de l'Europe. Un tantinet austère, il répond néanmoins à de nombreuses questions au travers de témoignages courts et pragmatiques. Cette vidéo, titrée « Interpréter pour l'Europe », a été vue près de 50 000 fois. Le problème est qu'elle a été postée il y a deux ans.
Avec ses 240 millions d'euros de budget annuel, la Direction Générale de l'Interprétariat serait bien inspirée de rafraîchir sa communication à destination des jeunes. Et en particulier sur le Net.
La nouvelle génération est effectivement très « salon ». Mais plutôt chez elle, devant l'ordi.

Nicolas Roiret
Pour Translateo.


URL vidéo « Interpréter l'Europe ».

mardi 7 février 2012

Traduction automatique

Les promesses d'une utopie 
 
New York, le 7 janvier 1954. Le gratin du journalisme est convié dans les locaux de la société IBM pour assister à une démonstration inédite et pleine de promesses.
Initiée par le gouvernement américain, sous la houlette de l'Université de Georgetown, elle vise à prouver qu'une machine peut comprendre une langue étrangère.
Imaginez-vous une scène pour le moins vintage, où l'ordinateur à la taille d'un buffet de salon et se nourrit de cartes perforées. L'assistance retient son souffle. Devant elle, l'IBM 701, le calculateur le plus puissant du monde, traduit en anglais des formules chimiques, des théorèmes mathématiques et des citations philosophiques écrites en russe. 


 
A l'époque, l'affaire fait grand bruit et nourrit un climat d'émerveillement technologique. Beaucoup, dans cette avancée, voient le début d’une ère nouvelle, la fin des barrières linguistiques qui mènent à l'incompréhension entre les peuples.
Placée en une de tous les journaux, l'expérience révèle au grand public l'existence même des ordinateurs, ces machines semblables à des « super cerveaux », une formule médiatique qui fait mouche. Au début des années 50, le modernisme fascine car il n'a pas encore montré ses limites.
  

Dans l'ombre, la CIA et le ministère de la Défense américain partagent ce bel enthousiasme, mais pour d'autres raisons. La Guerre Froide nécessite de gros moyens en traduction. La  course  folle que se livrent l’URSS et les USA dans l'armement, la fission de l'atome et la conquête de l'espace obligent chaque camp à traduire ce que l'autre édite. L'engorgement guette.
En 1954, tous les espoirs se tournent alors vers la traduction automatique. La communauté scientifique est chargée d'achever le travail entamé jusqu'alors. Les crédits sont débloqués. Tout le monde y croit. Y compris les Russes qui, de leur côté, lancent un vaste programme pour résoudre l'énigme du langage. 

Les ingénieurs raisonnent « message à casser », ils partent du principe qu'une langue est un code.

Car c'est ainsi que le problème est posé. Comment réduire une langue à une série d'équations mathématiques, en prendre le contrôle et la faire parler. Pour cela, et dans une logique fort militaire, les ingénieurs raisonnent « message à casser ». Ils partent du principe qu'une langue est un code, complexe certes, mais un code auquel doit répondre un autre code chargé de le traduire. Cette certitude va durer 4 ans. En 1958, une poignée de savants s'interrogent sur la possibilité d'atteindre le but fixé. L'argent coule à flots mais les travaux n'avancent guère. En 1964, le gouvernement américain commande un rapport sur le bien-fondé de la traduction automatique. Deux ans plus tard, l'ALPAC (Automatic Language Processing Advisory Committee) remet des conclusions qui feront date. Pour lui, la traduction automatique est coûteuse, de qualité médiocre et sans avenir. Une langue n'appartient qu'aux hommes. Et les machines n'y peuvent rien.

Le désintérêt pour la discipline est immédiat. La traduction automatique est rangée au rayon des utopies. Au début des années 80, les Japonais s'y intéressent de nouveau et l'adaptent à leurs activités. Champions de l'exportation, ils utilisent des programmes pour traduire leurs modes d'emploi et leurs descriptifs de produits. Plus récemment, avec l'avènement du Web et l'utilisation des statistiques, Google revigore la traduction automatique sans pour autant en éviter les travers.

Depuis 45 ans, nous savons qu'un ordinateur ne peut et ne pourra jamais traduire correctement une langue dans une autre. Malgré, parfois, l'illusion du contraire...

Nicolas Roiret
pour Translateo.

jeudi 2 février 2012

Omron Software

L'appli qui traduit

Une application développée par le Japonais Omron permet désormais de traduire en temps réel le texte que vous filmez avec votre smartphone. Pour l'heure, il ne concerne que quelques mots ou expressions en japonais, anglais, coréen et chinois. Mais à terme, ce type de logiciel devrait couvrir une cinquantaine de langues et des millions de mots. Même s'il peut paraître futile, ce logiciel est malin à plus d'un titre. En privilégiant ce qu'il sait faire de mieux, c'est à dire le mot à mot, il apporte une aide certaine au voyageur. Démonstration.

Vous visitez Canton et soudain, vous avez un petit creux. Vous vous installez dans la première gargote venue et comme vous ne parlez pas le mandarin, vous demandez la carte, en anglais ou en langage des signes. Le menu en main, vous dégainez votre portable, mode Movie, vous appuyez sur Start, un balayage rapide et vous voilà prêt à commander un canard laqué en désignant la ligne correspondante. Si, plus tard, vous devez vous rendre aux lavabos, votre portable vous aidera peut-être à ouvrir les bonnes portes.

Avec son smartphone, Julie a compris qu'il s'agissait de rognons !

Autre situation : vous faites des courses dans une grande surface à Francfort et vous cherchez à acheter de la mousse à raser (Rasierschaum). Comme vous ne comprenez pas l'allemand, la signalétique du magasin vous pose problème. Avec l'appli magique, vous allez pouvoir décrypter les panneaux qui vont vous guider vers le rayon concerné. Là, vous pourrez même lire les emballages pour choisir le bon produit, « gel », « mousse », « parfumée », « hydratante », « peau souple », « peau sensible »... Même l'article en promo ne vous échappera pas.

Un dernier exemple ? Julie la Française réside chez les Smith à Liverpool, le temps d'un séjour linguistique destiné à parfaire son anglais. Mais Julie l'ado a parfois du mal à interpréter certains mots, les Smith parlent vite et leur accent local ne facilite pas la compréhension.
Hier soir, lorsque Madame Smith lui a demandé « do you like kidney ? » avant de préparer le repas, Julie est restée sans voix car elle ne sait pas ce que « kidney » veut dire. Après que Mme Smith ait vainement tenté d'en expliquer le sens, Julie lui a demandé d'écrire le mot sur une feuille de papier, puis, à l'aide de son smartphone, elle a compris qu'il s'agissait de rognons !

En fait, ce petit logiciel que vous avec installé dans votre portable et qui vous permet de lire une affiche publicitaire dans le métro de Hong Kong est l'aboutissement de 60 ans de recherche et de beaucoup de désillusions.

En appliquant la réalité augmentée à la traduction automatique, l'homme réalise un vieux rêve, celui de sous-titrer le monde qui l'entoure. Et pourtant, même si elle est fort utile, cette technologie, n'est pas, et de loin, aussi avancée que les ingénieurs l'auraient souhaité. Elle se heurte à une montagne infranchissable : la complexité d'une langue.
Lorsque l'on s'intéresse à l'histoire de la traduction automatique, on est frappé par une date, 1966. Cette année-là, il y a 44 ans, les meilleurs scientifiques regroupés au sein de l'ALPAC (Automatic Language Processing Advisory Committee) ont remis un rapport au gouvernement américain dans lequel ils reconnaissent qu'aucune machine ne peut et ne pourra atteindre le Graal de la traduction.

Et ce, même pour la carte d'un restaurant...

Nicolas Roiret
pour Translateo.

mardi 24 janvier 2012

BIBELEN NORWAY


Une Bible littéraire séduit la Norvège.

Le 19 octobre dernier, les rues d'Oslo ont connu une agitation inhabituelle. Devant les librairies, des cohortes de jeunes, sagement alignés, certains déguisés en Jésus ou en ange Gabriel, attendaient l'ouverture des portes pour se procurer ... la Bible.
Oui, le Livre des livres, dont l'origine remonte à plus de 2000 ans. Alors pourquoi faire la queue, être dans les premiers à s'offrir un bien culturel dont on connaît déjà le contenu ? La nouvelle Bible (nye Bibelen), comme la désigne les Norvégiens, est, comment dire, moins académique que la précédente. C'est une adaptation littéraire des écrits sacrés. Elle se lit comme une nouvelle, un roman d'aventure, une saga théologique.

Coffret en trois volumes, la nouvelle Bible s'est débarrassée de ses 1180 chapitres et de ses 31 171 versets. Le texte court désormais sur une large et unique colonne, qui laisse une bonne place aux annotations. L'ancienne édition datait de 1978 et montrait des signes de « vieillesse » face à la modernisation exponentielle du monde. En 1999, la Société Biblique de Norvège a une idée géniale : confier la traduction des textes originels (en hébreu et en grec) à un collège d'experts, soit une trentaine de consultants, parmi lesquels des prêtres et des universitaires. Puis, sur la base d'une traduction solide et pure, faire réécrire le texte sur un mode littéraire par un groupe d'une douzaine d'auteurs sélectionnés parmi les meilleurs.

Best-seller en 2011, le Livre des livres suscite un engouement qui dépasse largement le domaine du religieux
.
Dans ce groupe d'excellence, on trouve le dramaturge Jon Fosse, mais aussi des écrivains moins consensuels, comme Karl Ove Knausgård, l'équivalent en France d'un Michel Houellebecq ou d'un Frédéric Beigbeder. Tous ont relevé le défi bénévolement. Leur démarche n'est évidemment pas religieuse. Ils considèrent pour la plupart que la traduction littéraire de la Bible est un travail d'utilité publique.Ils s'y sont donc attelés ....................................................................................avec toute leur énergie.

Édité au départ à 25 000 exemplaires, l'ouvrage a du être réimprimé plusieurs fois et dépasse aujourd'hui les 100 000 unités vendues. Best-seller en 2011, la nouvelle Bible suscite un engouement qui dépasse largement le domaine du religieux. Car si 80% des Norvégiens appartiennent à l'Église luthérienne, seuls 10% se déclarent pratiquants. Dans un pays d'un peu moins de 5 millions d'habitants, la « nye Bibelen », intéresse tous les Norvégiens, à commencer par les jeunes. Une œuvre plus fluide, plus facile à lire, les attire forcément. Mais ce n'est pas la seule raison.Certains éditorialistes établissent un lien avec la tuerie d'Utoya.

Pour mémoire, le 22 juillet 2011, soit trois mois avant la sortie de la nouvelle Bible, Anders Breivik, un activiste de 32 ans, fait exploser des bombes dans Oslo puis massacre 69 étudiants à l'arme à feu sur la petite île d'Utoya, faisant 77 morts et 151 blessés. Cet assassinat de masse, absurde, inhumain, a profondément choqué la société norvégienne, plongeant même le pays dans un bref épisode dépressif. Passée la stupeur, les Norvégiens cherchent à comprendre, à expliquer l'impossible. A travers ce drame, les plus jeunes sont forcés de s'interroger sur la fragilité et le sens de la vie. Des questions auxquelles la Bible est censée apporter des réponses. Même dans sa nouvelle version.
Nicolas Roiret.
Pour Translateo

jeudi 12 janvier 2012

Les aventures de Tintin


A chaque langue son Dupont et Dupond

Tintin a de la chance. Les traducteurs l'ont plutôt épargné. Tintin, Tine Tine, Tim, Taine Taine, Ding Ding, Ten Ten, le nom du petit héros belge sonne partout dans le monde de façon « approchante », partout, sauf dans son pays natal, où les flamands le nomment Kuifje, littéralement « houppette ».
Cette particularité n'est évidemment pas un hasard et rappelle que la traduction des noms propres obéit autant à des choix qu'à des règles.
Le meilleur exemple est celui des deux détectives Dupont et Dupond, dont les patronymes connaissent des mutations plus ou moins fantaisistes selon qu'ils parlent grec ou wolof.
En théorie, un nom propre ne se traduit pas, sauf s'il pose des problèmes de prononciation, s'il est insultant, ridicule ou associé à une marque.
Dans le cas des Dupondt, le problème est ailleurs. Leur nom doit nécessairement être traduit si l'on veut conserver leur effet comique et coller au plus près de l'œuvre.
Contrairement à ce que l'on pourrait croire, Dupond et Dupont ne sont pas frères. Même si leurs noms se prononcent de la même façon, l’orthographe diffère. Ils n'appartiennent donc pas à la même fratrie. Des sosies ? Pas vraiment. Hergé a pris soin de les distinguer en dessinant une moustache en forme de D renversé à l'un (Dupond) et des bacchantes en T renversé à l'autre (Dupont).
Le dessinateur a 25 ans en 1932 lorsqu'il « invente » ses deux personnages dans l'album Les Cigares du Pharaon (sorti en 1934). Pour cela, il s'inspire de son père, Alexis Rémi, et de son oncle, Léon, le frère jumeau de son père. Des photos d'archives les montrent arborant un chapeau melon... Fasciné par leur ressemblance, Hergé les croque avec une obsession, le mystère de la gémellité. Un mystère qu'il entretient lui-même en faisant de Dupont et Dupond deux clones différents.

En les baptisant Thompson et Thomson, les Anglais ont vu juste

Au traducteur, maintenant, d'intégrer tous ces facteurs. Les deux noms doivent être semblables à une lettre près (ce qui les rend différents), ils se prononcent de la même façon (ce qui les rend identiques) et doivent être très répandus dans le pays concerné (ce qui les rend communs).
En les baptisant Thompson et Thomson, les Anglais ont vu juste. Idem pour les Allemands avec Schultze et Schulze. Le duo néerlandais Jansen et Janssen reste également fidèle à l'esprit d'Hergé.
Mais que dire lorsque le traducteur décide de leur donner un nom différent ? Ainsi, en espagnol, les Dupon(dt) sont Hernandez et Fernandez, ils deviennent Tik et Tak en langue arabe et Uys et Buys en afrikaans (Afrique du Sud).
Dans les albums en portugais, en suédois ou en italien, ils conservent leur nom originel, qui perd forcément de sa saveur. Mais qui sait, lors d'une prochaine traduction, peut être que Dupont et Dupond deviendront Moreti et Moretti, Nielsen et Nilsen ou Pereira et Pereirra.
Un revirement est possible. Jusqu'en 2010, les Chinois lisaient les aventures de Tintin (Ding Ding) traduites de l'édition anglaise. Dans la nouvelle version, adaptée de l'œuvre originale, Milou ne s'appelle plus Snowy mais bien Milu, un juste retour aux origines.
Dupont et Dupond, en revanche, restent Dubang et Dubang.
Nicolas Roiret
Photo & affiche du film « Les aventures de Tintin »
de Steven SPIELBERG et Peter JACKSON
Le site officiel de Tintin et du film